Ce n’est pas une baleine. Il ne fait pas vingt mètres. On n’a jamais vu deux d’entre eux s’accoupler, et on ignore où ils naissent. Le plus grand poisson du monde est aussi le mieux photographié et le plus mal connu — et c’est un astrophysicien de la NASA qui a débloqué la situation.

Je vais vous dire ce qui me plaît le plus chez cet animal : la quantité de choses qu’on ignore.

Le saviez-vous ? Le requin-baleinewhale shark en anglais, et le nom anglais est aussi mauvais que le nôtre — est observé depuis 1828. Des dizaines de milliers de gens nagent avec chaque année. Il est filmé, mesuré, balisé, photographié sous tous les angles. Et pourtant, si vous me demandez où une femelle met bas, je ne peux pas vous répondre. Personne ne peut.

Il y a peu d’animaux de cette taille dont on puisse dire ça. C’est ce qui rend le dossier passionnant, et c’est ce dont les articles ne parlent jamais — ils préfèrent les superlatifs.

Première chose : ce n’est pas une baleine

Le nom est une catastrophe. Il induit tout le monde en erreur, y compris des gens sérieux.

Le requin-baleine est un poisson. Un poisson cartilagineux, comme tous les requins. Il n’est pas un mammifère : il ne respire pas d’air, il ne met pas bas de la façon dont une baleine met bas, il n’allaite pas, et il ne s’occupe pas de ses petits une seconde.

Il s’appelle baleine pour une seule raison : sa taille et sa façon de manger. Il filtre l’eau pour en extraire du plancton, exactement comme les grandes baleines à fanons, et il est aussi gros qu’elles. Deux lignées évolutives séparées par des centaines de millions d’années sont arrivées à la même solution — filtrer — et donc à la même forme. C’est de la convergence, pas de la parenté.

Vous verrez d’ailleurs « baleine requin », « requin mammifère », « baleines requins » dans les barres de recherche. Toutes ces formulations disent la même confusion, et elle est compréhensible : c’est le nom qui est mauvais, pas les gens.

Sa vraie place

Rhincodon typus, décrit par Smith en 1828. Seul membre du genre Rhincodon. Seule espèce actuelle de la famille des Rhincodontidae. Il appartient à l’ordre des Orectolobiformes, qui compte une quarantaine d’espèces de requins — les requins-chabots, les requins-tapis, les requins-carpettes. Des animaux de fond, souvent camouflés, souvent petits.

Et puis lui. Dix-huit mètres. Dans une famille où le voisin le plus proche mesure un mètre cinquante et se cache sous une pierre. La nature fait ce genre de plaisanteries plus souvent qu’on ne croit.

La taille : démêlons le chiffre

C’est ici que je vais gâcher un peu la fête.

Vous lirez partout « vingt mètres ». Voici la réalité, telle qu’elle est documentée :

LongueurStatut de la donnée
Record scientifiquement validé18,5 mMesuré, vérifié
Observations de 20 m20 mTémoignages de pêcheurs et de scientifiques, non validés
Taille moyenne observable4 à 14 mC’est ce que vous croiserez
Adulte courantautour de 10 mLa réalité statistique
Poids maximum enregistré34 tonnes
À la naissance40 à 60 cm

Alors : est-ce le plus grand poisson du monde ? Oui, sans discussion, et de loin. Fait-il vingt mètres ? Presque certainement pas, en tout cas pas de façon prouvée. Quand on mesure les requins-baleines correctement — au laser, en stéréo-photogrammétrie — les chiffres se dégonflent systématiquement. C’est un biais connu : sous l’eau, tout paraît plus gros, et un animal impressionnant l’est encore plus dans le souvenir.

Dix mètres, c’est déjà la longueur d’un autobus. Ça n’a pas besoin d’être exagéré.

Une description du requin-baleine en trois traits : un dos gris-bleu à ponctuations blanches disposées en damier, un ventre clair, quatre carènes longitudinales le long du corps. Une bouche terminale de près de deux mètres, aplatie, placée devant les yeux et pas dessous — c’est ce qui le distingue immédiatement de tous les autres requins. Et à l’intérieur, quelque trois cents rangées de dents minuscules dont personne ne connaît la fonction. Il ne s’en sert pas pour manger. Elles sont là. On ne sait pas pourquoi.

Ajoutez ceci, que j’ai appris tard et qui m’a fait rire de plaisir : il a des micro-dents sur le globe oculaire. Des denticules dermiques, sur l’œil, en guise de protection. Aucun autre vertébré ne fait ça.

Ce qu’on ne sait pas : la reproduction

Voilà mon chapitre préféré, et il est très court, parce qu’il n’y a presque rien à dire.

La reproduction du requin-baleine est un trou noir. On dit le requin-baleine ovovivipare — les œufs écloraient à l’intérieur de la femelle, qui mettrait bas des petits formés. On le dit au conditionnel, parce qu’on ne l’a vu qu’une fois.

En 1995, une femelle est capturée. Dans son ventre : environ trois cents embryons, à différents stades de développement. C’est de là que vient à peu près tout ce qu’on croit savoir. Une femelle. Une seule.

Le reste est un catalogue de choses ignorées. On n’a jamais observé d’accouplement. On ne sait pas où les femelles mettent bas. On ne voit presque jamais de bébé requin-baleine — les nouveau-nés de cinquante centimètres sont introuvables dans la nature, ce qui suggère une nurserie quelque part, en profondeur peut-être, que personne n’a localisée. On ignore la durée de gestation.

Et il y a ce détail qui explique une bonne partie du problème. Sur les sites d’agrégation, les requins-baleines observés sont, dans leur immense majorité, des requins-baleines mâles et juvéniles. Nosy Be, Ningaloo, le Mexique : ce sont des cantines pour adolescents. Les femelles adultes sont ailleurs, et « ailleurs » n’a pas d’adresse — ce qui explique assez bien pourquoi on ne les a jamais vues se reproduire. On ne cherche pas au bon endroit, et on ne sait pas où est le bon endroit.

La maturité sexuelle arrive vers 20 à 30 ans. La longévité est estimée à cent ou cent cinquante ans ; le plus vieil individu documenté en avait soixante-dix. Retenez le premier chiffre : un animal qui met trente ans à se reproduire pour la première fois ne se remet pas d’un effondrement de population à l’échelle d’une politique publique. C’est exactement le problème des lémuriens, transposé dans l’eau.

Chaque individu a une empreinte digitale — et c’est la NASA qui l’a lue

Si vous ne devez retenir qu’une chose de cet article, prenez celle-là.

En 1995, un biologiste marin australien, Brad Norman, travaille sur la population de Ningaloo Reef, en Australie-Occidentale. Il établit que le motif de taches sur le flanc de chaque animal est unique et stable dans le temps. Une empreinte digitale. Le premier requin de son catalogue s’appelle Stumpy, à cause de sa queue déformée ; il le revoit presque chaque année depuis.

Le problème est le suivant : comparer des milliers de photos de damiers à la main est impossible.

La solution est arrivée d’un endroit inattendu. Norman s’associe à Jason Holmberg, architecte informatique, et à Zaven Arzoumanian, astrophysicien de la NASA. Arzoumanian travaillait sur des algorithmes de reconnaissance de constellations — pour apparier des champs d’étoiles sur des clichés du télescope Hubble. Or un flanc de requin-baleine, pour une machine, c’est exactement ça : des points clairs sur un fond sombre.

Ils ont adapté l’algorithme. La publication est parue en 2005 dans le Journal of Applied Ecology, sous un titre qui vaut son pesant d’or : « An astronomical pattern-matching algorithm for computer-aided identification of whale sharks ».

Aujourd’hui, la base — le Wildbook des whale sharks — contient plus de cinquante mille photos, envoyées par des milliers de plongeurs ordinaires depuis 54 pays, France comprise. Chaque plongeur de requin-baleine qui téléverse son cliché fait de la science, qu’il le sache ou non. Une photo de vacances devient un point de données.

Je trouve cette histoire magnifique, et pas seulement pour le côté « la NASA sauve les requins ». Elle dit quelque chose de plus profond : la difficulté n’était pas d’observer l’animal — on en avait des milliers de photos. Elle était de regarder correctement. C’est presque toujours ça, le problème.

Où et quand les voir

Ils sont pantropicaux : présents dans toutes les eaux tropicales et tempérées chaudes, à l’exception notable de la Méditerranée.

Les principaux sites où l’on peut nager avec :

Nosy Be, à Madagascar, dans l’océan Indien — la saison va d’octobre à décembre, quand le plancton remonte. C’est un des sites les mieux placés au monde sur le rapport probabilité/encadrement, et il reste peu fréquenté comparé au Mexique. L’île a un parc national marin à côté, Nosy Tanikely, des récifs coralliens en bon état et des plages de sable blanc — je précise pour ceux qui voyagent accompagnés de gens que les plages intéressent davantage que les poissons de dix tonnes.

Ningaloo Reef, en Australie — le site historique, celui de Norman, où tout a commencé.

Djibouti, dans le golfe de Tadjoura, de novembre à février : de jeunes individus, en eau peu profonde.

Le Mozambique, à Tofo, et le Mexique, à Isla Mujeres, où les agrégations peuvent dépasser cent animaux.

Les Philippines, à Donsol — et à Oslob, dont je parle plus bas parce que le cas mérite un paragraphe à lui seul.

Le Honduras, à Utila, sur la deuxième barrière de corail du monde. La Thaïlande, aux îles Similan, où ils figurent parmi les meilleurs sites de plongée du pays — vous y croiserez aussi des requins-marteaux et des raies manta. Les Galápagos, à Darwin, mais là ce sont de grandes femelles, souvent gestantes, et c’est une plongée technique.

Une remarque de méthode : on cite souvent requins-baleines et raies manta dans la même phrase, parce qu’ils fréquentent les mêmes eaux pour la même raison — le plancton. Si vous voyez des mantas, il y a de la nourriture. C’est le meilleur indice qui soit.

En danger — et la question de l’écotourisme

L’Union internationale pour la conservation de la nature classe l’espèce en danger depuis 2016. La population mondiale aurait été divisée par deux en soixante-quinze ans.

Les causes : la pêche ciblée pour les ailerons, les captures accidentelles, les collisions avec les navires — un animal qui filtre en surface, lentement, dans des zones de trafic —, la pollution plastique ingérée pendant la filtration.

Et le tourisme. Ce qui nous amène à la partie inconfortable.

L’écotourisme du requin-baleine est devenu une industrie. Il peut être excellent : à Ningaloo, il finance la recherche et il a transformé des pêcheurs en observateurs. Il peut être désastreux : à Oslob, aux Philippines, on nourrit les animaux pour les fixer à l’année. Ils ne migrent plus. Ils s’approchent des bateaux. Ils sont blessés par les hélices. On a créé une captivité de requins-baleines sans murs, ce qui est peut-être pire que des murs, parce que ça ne se voit pas.

Ma position, et elle n’engage que moi : nager avec un requin-baleine est une des choses les plus fortes qu’on puisse faire, et je ne dirai à personne d’y renoncer. Mais choisissez l’opérateur sur un seul critère : est-ce qu’il nourrit ? Si oui, changez. Le reste — le nombre de nageurs, la distance, la durée — se discute. Ça, non.

Et si vous y allez : photographiez le flanc gauche, derrière la branchie, et envoyez la photo à whaleshark.org. Vous mettrez trois minutes. Elle servira.

Ce que je voulais vous dire

Le saviez-vous ? Non, vous ne le saviez pas, et moi non plus.

C’est ça, le vrai sujet du requin-baleine. Ce requin-baleine, poisson le plus grand du monde, celui qu’on filme le plus, celui dont on a cinquante mille photos — et on ne sait pas où il naît. On ne l’a jamais vu s’accoupler. On ignore à quoi servent ses trois cents rangées de dents.

Il a fallu un astrophysicien pour qu’on commence à savoir simplement lequel est lequel. Ça date de 2005. C’est hier.

Alors la prochaine fois qu’on vous vend un géant des mers en trois adjectifs, souvenez-vous que le plus intéressant chez cet animal, c’est tout ce qui manque encore dans la case.


Questions fréquentes

Le requin-baleine est-il une baleine ? Non. C’est un poisson cartilagineux — un requin. Il doit son nom à sa taille et à son mode d’alimentation par filtration, identiques à ceux des grandes baleines à fanons. C’est de la convergence évolutive, pas de la parenté.

Quelle taille fait un requin-baleine ? Le record scientifiquement validé est de 18,5 mètres. Les observations à 20 mètres existent mais ne sont pas validées. La taille moyenne observable va de 4 à 14 mètres, autour de 10 mètres pour un adulte courant. Le poids maximum enregistré est de 34 tonnes.

Le requin-baleine est-il dangereux ? Non, totalement inoffensif. Il filtre du plancton, du krill et de très petits poissons. Il ne craint pas l’homme et se laisse approcher. Le danger, s’il y en a un, vient de sa taille : un coup de queue involontaire d’un animal de dix tonnes n’est pas anodin.

Comment se reproduit le requin-baleine ? On ne sait presque rien. Le mode ovovivipare est privilégié, sur la base d’une unique femelle capturée en 1995 avec environ 300 embryons. Aucun accouplement n’a jamais été observé, et on ignore où les femelles mettent bas. La maturité sexuelle arrive vers 20 à 30 ans.

Où nager avec des requins-baleines ? Nosy Be à Madagascar (octobre-décembre), Ningaloo Reef en Australie, Djibouti (novembre-février), Tofo au Mozambique, Isla Mujeres au Mexique, Donsol aux Philippines, Utila au Honduras, les îles Similan en Thaïlande. Le seul critère de choix d’un opérateur : qu’il ne nourrisse pas les animaux.

Combien reste-t-il de requins-baleines ? Le chiffre est inconnu. L’UICN classe l’espèce en danger depuis 2016 et estime que la population mondiale a été divisée par deux en soixante-quinze ans.

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