J'ai passé huit ans dans un laboratoire d'agroalimentaire à contrôler des taux de matière grasse. C'était un bon poste. J'ai démissionné à trente ans, un mois après trois semaines au Costa Rica, et mes parents ne s'en sont toujours pas remis.
Depuis, je vis d'un mélange instable : des piges, des photos vendues à des banques d'images, des groupes que j'accompagne en observation animalière. Six mois par an sur le terrain, six mois à trier quarante mille fichiers dans un appartement trop petit. J'ai un Land Cruiser en copropriété avec deux amis. J'ai fini de rembourser mes études à trente-huit ans.
Ce que je photographie, ce sont surtout les primates nocturnes. Ceux que personne ne fait, parce qu'il faut y passer la nuit et rentrer avec trois images floues. Madagascar, j'y suis allée cinq fois. La première par hasard. Les suivantes parce que les lémuriens m'ont attrapée et ne m'ont pas lâchée. Il m'a fallu quatre voyages pour voir un aye-aye correctement, et je pèse mes mots : correctement.
Ce que j'écris ici est ce que j'ai vu, avec mes heures d'observation en face. Quand je ne sais pas, je le dis. Quand ce que tout le monde répète est faux, je le dis aussi — la moitié de ce qu'on lit sur les lémuriens est faux, et ça me démange depuis des années.
Un mot que vous ne me verrez pas écrire : mignon. Un animal sauvage n'est pas mignon. Il est en train de survivre, et ça mérite mieux que ça.