On me demande souvent par où entrer dans une ville. Moi, je réponds : par son marché, un matin, avant que le soleil tape.
À Diego-Suarez, je pose mon sac au bazary be, le grand marché en malgache, be pour « grand ». C’est là que je comprends une ville avant même d’avoir marché dans ses rues. Ce qu’on y vend dit ce qu’on mange, ce qui pousse autour, ce qui arrive par bateau et ce qui coûte trop cher pour la plupart des gens. Diego, que les cartes appellent aussi Antsiranana, est la capitale de la région Diana, dans l’extrême nord de l’île, une ville d’environ 125 000 habitants posée au bord de l’une des plus vastes baies du monde. Son marché est à sa mesure : dense, bruyant, jamais tout à fait le même selon l’heure.
Le matin, l’étal des poissons
J’y suis allée un jour de campagne thonière. Les pêcheurs remontaient des thons entiers, luisants, alignés à même les tables de ciment. Autour, des carangues, des capitaines, des petits requins découpés en tronçons, et des tas de crevettes grises encore vivantes. L’odeur, franche, iodée, pas désagréable quand le poisson est du matin. C’est plus tard qu’elle tourne.
Une vendeuse m’a lancé « tsara ? » en soulevant un thon par les ouïes. Tsara veut dire « bien », « bon », et ça sert à tout ici, à saluer comme à vanter sa marchandise. J’ai répondu que oui, c’était beau. On a discuté le prix sans se presser. La baie nourrit la ville, et ça se voit d’abord ici, sur le carrelage mouillé, bien avant les cartes postales.
Les épices, la vanille, et le reste
Un peu plus loin, l’air change. Ça sent le clou de girofle, le curcuma en poudre orange vif, le poivre sauvage, la cannelle en écorces roulées. Les sacs de riz (le vary, base de tout repas dans le Nord) sont ouverts, la main plongée dedans pour montrer le grain. Il y a des pyramides de tomates, des mangues quand c’est la saison, des régimes de bananes accrochés au-dessus des têtes.
Et la vanille. Madagascar en est le premier producteur mondial, et même si l’essentiel vient de la région Sava, un peu plus au sud, on en trouve à Diego, en gousses souples nouées en petits paquets. J’en ai acheté pour rapporter. Le prix bouge beaucoup d’une année à l’autre (après des sommets, il a nettement baissé ces derniers temps), donc je donne un ordre d’idée et rien de plus : autour de 20 000 à 40 000 ariary les quelques gousses en juillet 2026, selon la qualité et votre entrain à marchander. Prenez-les charnues, grasses, qui plient sans casser.
Ce que je rapporte, en général, tient dans un coin de valise :
- des gousses de vanille, dans un bocal hermétique
- du poivre sauvage et des clous de girofle, légers et parfumés
- un lamba, ce grand tissu que les femmes portent sur les épaules ou nouent en pagne
- un panier tressé en raphia, qui sert ensuite à ranger le reste
Acheter : deux mots et un sourire
On marchande, oui, mais doucement. Mora mora, disent les Malgaches : « doucement, doucement ». Ici, c’est un échange. J’annonce un prix un peu bas, la vendeuse rit ou fait mine de s’offusquer, on se rejoint quelque part au milieu. Deux mots suffisent à changer l’ambiance : manao ahoana pour bonjour, misaotra pour merci. Personne n’attend que vous parliez malgache, mais l’effort ouvre les visages.
J’ai appris à me méfier des additions faites de tête à mon avantage supposé, sans rancune, ça fait partie du jeu. Je garde de la petite monnaie, je regarde ce qui se pèse sur la balance, et je ne dégaine pas mon téléphone au milieu de la foule. Pour la question de la sécurité au quotidien, chacun se fera son idée en consultant les conseils aux voyageurs de France Diplomatie plutôt que mes impressions de passage.
Manger sur place, sans se raconter d’histoires
Aux abords du marché, des gargotes servent le romazava, ce bouillon de viande et de brèdes, ou des beignets sucrés tièdes. On m’a servi un plat de riz-brèdes fumant pour presque rien, mangé debout. C’était bon. Je ne vous dirai pas que « c’est authentique » (ce mot ne veut pas dire grand-chose), je vous dis que je l’ai mangé et que j’y suis retournée. Pour tout ce qui touche à l’eau, aux crudités et à la prudence alimentaire, je renvoie aux recommandations de santé de l’Institut Pasteur, qui font ça mieux que moi.
Le marché est une porte. Une fois qu’on a compris ce qui se vend à Diego, on comprend mieux la cuisine du Nord, on repère les produits qu’on retrouvera le soir dans l’assiette, et on regarde autrement la ville de Diego-Suarez et ses ruelles coloniales. Le samedi, quand le marché déborde et que la journée traîne, elle finit souvent tard : ce sont les mêmes visages qu’on recroise dans les nuits salegy de Diego, la bière fraîche et la sono à fond.
Questions fréquentes
Quel jour aller au bazary be ? Il vit tous les jours, mais le samedi matin reste le plus animé, avec les producteurs des environs. Arrivez tôt pour les poissons.
Faut-il marchander partout ? Sur les produits frais et les tissus, oui, avec le sourire. Sur les gargotes et le riz au poids, les prix sont plutôt fixes.
Combien prévoir ? Un panier de vanille, épices et un tissu se rapporte pour l’équivalent de quelques dizaines de milliers d’ariary. Les données économiques régionales sont suivies par l’INSTAT Madagascar si vous voulez situer les prix dans leur contexte.
Je repars toujours du bazary be les mains pleines et la tête un peu moins étrangère à la ville. C’est ça, pour moi, la vraie première visite : pas un monument, un étal. Et une vendeuse qui vous reconnaît, la fois d’après.
Sources : Antsiranana — Wikipédia · France Diplomatie — Madagascar · Institut Pasteur — Préparer son voyage · INSTAT Madagascar. Prix et durées indicatifs, juillet 2026.
Par Awa Sagna




