En 1788, un naturaliste allemand a rangé l’aye-aye chez les écureuils. En 1795, un Français a réparé l’erreur. Deux siècles plus tard, en 2019, on lui a trouvé un sixième doigt que personne n’avait vu. Il m’a fallu quatre voyages pour l’apercevoir correctement, et je ne suis toujours pas sûre de l’avoir bien regardé.

Quatre voyages.

Je le dis d’entrée parce que c’est la donnée la plus utile de cet article. Quatre séjours à Madagascar, dont trois où j’ai spécifiquement cherché cet animal, et une seule observation qui mérite le mot. Trente secondes, peut-être quarante, à onze mètres, à la frontale rouge, sur un tronc. Deux photos, une exploitable.

Je ne dis pas ça pour me plaindre. Je le dis parce qu’on vous vendra des « excursions aye-aye » avec un taux de réussite qui n’existe pas.

Et je le dis surtout parce que cette difficulté à le voir est exactement le sujet. Tout, dans l’histoire de cet animal, tourne autour d’une même chose : personne n’arrive à le regarder correctement. Y compris les gens dont c’est le métier. Y compris pendant deux cent quarante ans.

L’animal le plus mal classé de l’histoire des primates

1782 : un cri d’étonnement

Le naturaliste français Pierre Sonnerat est le premier Européen à le décrire et à l’illustrer, dans son Voyage aux Indes orientales et à la Chine, publié en 1782. C’est lui qui rapporte le nom vernaculaire — aye-aye — et son explication, que je trouve parfaite : selon Sonnerat, c’est un « cri d’exclamation & d’étonnement ».

L’animal s’appelle donc, en substance, « oh ! oh ! ». Rien de tout ce qui suit n’a été à la hauteur de cette élégance.

Sonnerat, lui, ne tranche rien. Il décrit, il dessine, il rentre à Paris. La question de savoir ce qu’est cette espèce — à quel niveau la ranger, dans quel ordre — va occuper les zoologistes pendant deux siècles. Peu d’animaux ont fait perdre autant de temps à autant de gens compétents.

1788 : c’est un écureuil

Le zoologiste allemand Johann Friedrich Gmelin lui donne son nom scientifique dans la treizième édition du Systema naturae. Il le baptise Sciurus madagascariensis.

Sciurus. Le genre des écureuils.

Ce n’est pas une plaisanterie. Gmelin a regardé les dents — des incisives à croissance continue, exactement comme un rongeur — et il a rangé la bête chez les écureuils. Sur ce seul critère. Vu la tête de l’animal, franchement, on lui pardonne : il a une queue d’écureuil, en plus.

1795 : Geoffroy répare

Il faut attendre sept ans et un Français. Étienne Geoffroy Saint-Hilaire, au Muséum de Paris, crée pour lui un genre entier et le range là où il doit être : dans l’ordre des primates, chez les lémuriens.

Le genre Daubentonia Geoffroy Saint-Hilaire, 1795. C’est ainsi qu’on l’écrit, et j’aime cette façon d’écrire : le nom, l’auteur, l’année. On sait qui a décidé quoi, et quand. Peu de disciplines ont cette honnêteté-là inscrite dans leur grammaire.

Le nom du genre honore Louis Jean-Marie Daubenton, son maître, le collaborateur de Buffon. Détail que j’adore : Geoffroy avait d’abord envisagé de l’appeler Scolecophagus — « mangeur de vers ». Il y a renoncé, écrit-il, parce qu’il n’était pas certain des habitudes de l’animal et que d’autres espèces apparentées pourraient être découvertes.

Il avait raison de douter. Il avait raison sur les habitudes, aussi : l’aye-aye mange bel et bien des vers. Mais il ne le savait pas, donc il n’a pas voulu l’écrire. Je voudrais que plus de gens travaillent comme ça.

Et l’erreur est restée sur le nom

Voilà le détail qui me fait rire à chaque fois.

Le nom valide aujourd’hui est Daubentonia madagascariensis (Gmelin, 1788).

Regardez la parenthèse. Les règles de nomenclature veulent qu’on conserve l’auteur de la description originale même quand le genre change — la parenthèse signale justement le déplacement. Résultat : l’homme qui a pris cet animal pour un écureuil est crédité sur son nom pour l’éternité. Geoffroy, qui a réparé, n’apparaît nulle part dans le binôme.

Et ce n’est pas fini. En 1800, l’Anglais George Shaw propose « lémurien à longs doigts » — Lemur psilodactylus — un nom qui n’a pas pris. Georges Cuvier s’en mêle en 1797, puis en 1816. Et en 1808, treize ans après Geoffroy, un certain J. Wolf publie encore Sciurus Aye.

Écureuil. Toujours.

Il a fallu attendre 1863 pour que le zoologiste britannique John Edward Gray crée la famille — Daubentoniidae Gray, 1863 — et 1989 pour qu’on accorde à l’aye-aye son propre infra-ordre, les Chiromyiformes. Une espèce, un genre, une famille, un infra-ordre : l’aye-aye est seul à chaque niveau de l’arbre. Aujourd’hui, la génétique confirme que Daubentonia est le groupe frère de tous les autres lémuriformes : il s’est séparé du reste avant que le reste ne se sépare. Il est seul depuis le début.

En France, c’est le primatologue Jean-Jacques Petter qui lui a consacré une part importante de son travail, dans une carrière entière passée sur les lémuriens malgaches.

La chimère

Il faut décrire l’animal, parce que la description explique la confusion.

L’aye-aye a des oreilles de chauve-souris. Des yeux de hibou. Une queue d’écureuil. Des dents de rongeur. Et une main qui ne ressemble à rien.

C’est le lémurien qui ressemble le moins à un lémurien. Chaque naturaliste qui l’a regardé a vu ce qu’il connaissait déjà, et a classé en conséquence. C’est une leçon de méthode à lui tout seul.

Les chiffres, pour situer :

Longueur totale75 à 90 cm
dont queue44 à 53 cm
Poids2 à 3 kg
StatutLe plus grand primate nocturne du monde
UICNEn danger

L’aye-aye est le primate nocturne le plus grand du monde. Un aye-aye est un animal nocturne de la taille d’un gros chat, qui vit exclusivement la nuit. À Madagascar, son habitat, ce sont les forêts tropicales de l’est et du nord. Et rien d’autre au monde. Ajoutez qu’il a le plus gros cerveau de tous les lémuriens rapporté à sa masse — et vous commencez à comprendre qu’on n’a pas affaire à une curiosité de foire.

Ah, et : les deux sexes sont, à l’œil, impossibles à distinguer. Bien sûr.

Le doigt

Voilà ce pour quoi il existe.

Le troisième doigt de sa main — le majeur — est extrêmement allongé, d’une finesse d’aiguille, et articulé à la façon d’une rotule. Il peut le faire pivoter dans toutes les directions.

Voici ce qu’il en fait, et c’est unique chez les mammifères.

Il tapote. Il parcourt les troncs d’arbres morts ou pourris en frappant le bois avec ce doigt, rapidement, et il écoute. Ses oreilles démesurées captent la résonance. Un vide dans le bois ne sonne pas comme du bois plein. En quelques secondes, il se construit une carte mentale des galeries creusées à l’intérieur du tronc — d’où le gros cerveau.

Quand il a localisé une galerie, il attaque le bois avec ses incisives de rongeur — celles-là mêmes qui ont trompé Gmelin — perce un trou, y glisse son doigt d’aiguille, et extrait la larve. Des larves d’insectes xylophages, c’est-à-dire des mangeurs de bois.

Ça s’appelle la recherche alimentaire par percussion. Ça occupe entre 5 et 41 % de son temps de quête de nourriture. Et une seule autre espèce animale au monde procède ainsi : le phalanger rayé d’Australie. Deux lignées, deux continents, aucune parenté.

Écologiquement, l’aye-aye occupe la niche du pic-vert. Madagascar n’a pas de pics. Alors un primate est devenu pic-vert — avec des oreilles à la place du bec et un doigt à la place de la langue.

Quand on comprend ça, on ne trouve plus l’animal « étrange ». On le trouve résolu.

2019 : le sixième doigt

Et puis il y a ceci, qui est ma conclusion préférée.

En 2019 — pas en 1850, en 2019 — une équipe d’anatomistes menée par Adam Hartstone-Rose, à l’université d’État de Caroline du Nord, disséquait des avant-bras d’aye-ayes. Ils suivaient un tendon banal, celui d’un muscle que possèdent « vous, moi, et à peu près tous les primates jamais documentés ».

Le tendon a bifurqué.

Une branche partait vers la paume, sous le pouce, et s’attachait à un petit noyau d’os appelé sésamoïde radial. En creusant : de l’os, une extension de cartilage, et trois muscles distincts qui le font bouger dans trois directions. Il peut exercer une force équivalente à près de la moitié du poids de l’animal. Il a même ses propres empreintes digitales.

Un sixième doigt. Un pseudo-pouce, exactement comme celui du panda géant — et le premier doigt accessoire jamais documenté chez un primate. Trouvé sur les deux mains, chez les mâles comme chez les femelles, chez les juvéniles comme chez les adultes. Sur les six spécimens examinés.

L’hypothèse des auteurs : les vrais doigts de l’aye-aye sont devenus si spécialisés qu’ils ne servent plus à agripper. Hartstone-Rose le dit mieux que moi — quand il se déplace, « on dirait un lémurien bizarre qui marche sur des araignées ». Il lui fallait un pouce. Il s’en est fabriqué un.

Réfléchissez trente secondes à ce que ça signifie.

L’aye-aye est le lémurien le plus étudié, le plus photographié, le plus disséqué, le plus commenté depuis 1782. Deux cent trente-sept ans de littérature. Et en 2019, on lui trouve un doigt.

Je vous avais dit, dans mon article sur les lémuriens, que quelqu’un redécouperait dans dix ans ce que j’y écrivais. Voilà. Ce n’est même pas de la modestie : c’est le taux de renouvellement normal de ce qu’on croit savoir.

Le voir : ce qu’on ne vous dit pas

Soyons nets.

L’aye-aye est nocturne, solitaire, discret, il vit haut, il se déplace beaucoup, et il n’est nulle part abondant. Aucun opérateur sérieux ne vous garantira une observation. Ceux qui la garantissent mentent, ou nourrissent — voir plus bas.

Les endroits où c’est possible : l’île d’Aye-Aye près de Mananara, sur la côte est, où des individus ont été relâchés · le parc de Ranomafana et la région d’Andasibe, avec beaucoup de chance et beaucoup de nuits · quelques sites du nord, notamment dans le massif d’Ankarana.

Ce que ça demande vraiment : plusieurs nuits, un guide local qui connaît les arbres à larves, une frontale à lumière rouge, et l’acceptation calme de rentrer bredouille. Sur trois séjours dédiés, j’ai eu une observation. Faites vos comptes.

Un mot sur les sites qui appâtent avec des noix de coco ouvertes. Ça marche. Ça marche même très bien. Vous verrez l’animal, il viendra manger, vous ferez vos photos. Ce que vous verrez n’est plus tout à fait un aye-aye sauvage, et vous saurez, en rentrant, que vous avez payé pour un spectacle. Je ne vous dirai pas de vous en priver. Je vous dis juste de savoir ce que vous achetez.

Le fady qui le tue

Il faut finir là-dessus, parce que c’est ce qui décidera de sa survie.

L’aye-aye, dans la culture malgache, est un présage de mort — dans une partie du pays, du moins. Sa main pointée sur quelqu’un désignerait la prochaine victime. La conséquence est directe : dans certaines régions, un aye-aye vu est un aye-aye tué. Immédiatement. Le village y voit une mesure de protection.

Je vais être précise, parce que ce sujet se traite mal.

Ce n’est pas « une superstition » qu’il suffirait de moquer depuis Montpellier. C’est une croyance ancienne, cohérente à l’intérieur d’un système qui a ses raisons, et je ne suis pas armée pour la juger. Elle n’est pas universelle à Madagascar — d’autres régions ont d’autres fady, dont certains protègent des espèces bien mieux qu’aucune loi. Le sifaka doit sa survie à des interdits de chasse dans une partie de son aire.

Il se trouve simplement que celui-ci tue, et que l’aye-aye est une espèce en danger d’extinction — en plus de la déforestation, qui reste ici comme partout la cause principale.

Ce que je constate, et c’est tout ce que je peux honnêtement dire : les rares programmes qui obtiennent des résultats sont ceux menés par des Malgaches, dans les villages, sur des années. Pas ceux menés depuis l’Europe avec des affiches.

Ce que je voulais vous dire

« L’aye-aye, animal étrange des forêts malgaches révélé aux Européens en 1782, curiosité zoologique entre toutes. » C’est, à peu près, la formule qu’on lui colle depuis Sonnerat, recopiée de notice en notice.

Elle est fausse, et elle est paresseuse. Il n’est pas étrange. Il est cohérent — d’une cohérence si serrée qu’elle nous a échappé pendant deux siècles. Chaque pièce répond à une autre : les oreilles au doigt, le doigt aux dents, les dents au bois, le cerveau à la carte des galeries. Et un sixième doigt bricolé par-dessus pour rattraper le tout.

Ce qui est étrange, ce n’est pas l’aye-aye. C’est nous, qui avons mis sept ans à cesser d’y voir un écureuil, deux siècles à lui accorder son infra-ordre, et deux cent trente-sept ans à compter ses doigts.

Il nous regarde depuis 1782. On commence à peine.


Questions fréquentes

Qu’est-ce que l’aye-aye ? Daubentonia madagascariensis, un lémurien nocturne endémique de Madagascar. Seule espèce vivante du genre Daubentonia et de la famille des Daubentoniidae. C’est le plus grand primate nocturne du monde : 75 à 90 cm, 2 à 3 kg.

Pourquoi l’aye-aye a-t-il été classé comme un écureuil ? À cause de ses incisives à croissance continue, identiques à celles des rongeurs. Gmelin l’a nommé Sciurus madagascariensis en 1788 — genre des écureuils. Geoffroy Saint-Hilaire a créé le genre Daubentonia en 1795 et l’a replacé chez les primates. Le nom de Gmelin figure toujours dans le binôme.

À quoi sert le doigt de l’aye-aye ? Son majeur, très allongé et articulé comme une rotule, lui sert à tapoter les troncs et à écouter la résonance pour localiser des galeries de larves. Il perce ensuite le bois avec ses incisives et extrait la larve avec le doigt. C’est la recherche alimentaire par percussion — une seule autre espèce au monde procède ainsi, le phalanger rayé d’Australie.

L’aye-aye a-t-il six doigts ? Oui. Un pseudo-pouce, fait d’os et de cartilage, mû par trois muscles, avec ses propres empreintes digitales, a été décrit en 2019. C’est le premier doigt accessoire documenté chez un primate.

Où voir un aye-aye à Madagascar ? L’île d’Aye-Aye près de Mananara, la région d’Andasibe, Ranomafana, certains sites du massif d’Ankarana. Aucune observation n’est garantie : il est nocturne, solitaire et rare. Comptez plusieurs nuits, un guide local, et une bonne probabilité de rentrer sans rien.

Pourquoi tue-t-on les aye-ayes à Madagascar ? Dans une partie de la culture malgache, il est considéré comme un présage de mort, et tué à vue dans certaines régions. Ce fady n’est pas universel dans le pays. La déforestation reste la cause principale de son déclin. L’espèce est classée en danger par l’UICN.

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