Un lémurien n’est pas un singe. La moitié des espèces reconnues aujourd’hui n’existaient pas dans les livres il y a vingt-cinq ans. Et le seul que tout le monde connaît est justement celui qui ressemble le moins aux autres. Reprenons depuis le début.
Il faut que je commence par une confidence désagréable : la plupart des lémuriens ne se voient pas.
On m’écrit régulièrement pour me demander où « voir des lémuriens », et je comprends la question. Elle contient pourtant une erreur de départ. Sur les cent et quelques espèces qui vivent à Madagascar, l’immense majorité est nocturne, minuscule, brune, et passe sa vie à dix mètres au-dessus de votre tête. Vous ne verrez pas « les lémuriens ». Vous en verrez trois ou quatre. Avec de la chance, un cinquième, à la frontale, pendant huit secondes.
Ce n’est pas une mauvaise nouvelle. C’est juste une autre nouvelle que celle des brochures.
Un lémurien n’est pas un singe
Commençons par là, parce que c’est l’erreur que je lis le plus souvent — jusque dans des articles qui se veulent sérieux.
Les lémuriens sont des primates. Jusqu’ici tout va bien. Mais ils appartiennent au sous-ordre des primates strepsirrhiniens — étymologiquement « à narines tordues » — et pas à celui des simiens, où se rangent les singes, les grands singes et nous. La séparation est ancienne, très ancienne, et elle a des conséquences visibles.
Un strepsirrhinien a un rhinarium : ce museau humide qu’on retrouve chez les chiens et les chats. Il a un tapetum lucidum, cette couche réfléchissante au fond de l’œil qui fait briller les yeux dans le faisceau d’une lampe. Il a une meilleure odorat que nous et une moins bonne vision des couleurs. Il n’a pas la main d’un chimpanzé.
Alors quand vous tapez « singe de Madagascar » dans une barre de recherche, vous cherchez quelque chose qui n’existe pas : il n’y a aucun singe à Madagascar. L’île n’en a jamais eu.
La formule exacte, celle que j’emploie quand on me demande de définir mon sujet en une phrase : ce sont des primates strepsirrhiniens endémiques de Madagascar. Endémiques, c’est-à-dire qu’ils ne vivent nulle part ailleurs — le canal du Mozambique les a isolés de l’Afrique continentale il y a des dizaines de millions d’années, et ils se sont diversifiés seuls sur cette grande île, sans aucun concurrent simien. C’est précisément ce qui les rend intéressants : ces mammifères occupent des niches que des singes auraient prises ailleurs.
Ils forment l’infra-ordre des Lémuriformes. Cinq familles vivantes. Trois autres éteintes — et certaines de celles-là étaient énormes, de la taille d’un gorille. Je pense souvent à celles-là. On les a manquées de peu, à l’échelle géologique.
Combien d’espèces ? La réponse a changé sous nos yeux
Voilà mon sujet préféré, et je vais avoir du mal à être brève.
Aujourd’hui, on reconnaît environ 107 espèces de lémuriens vivantes. Le chiffre bouge selon les sources et selon les années — vous verrez 101, 107, 112. Ce flottement n’est pas de la négligence. Il raconte quelque chose.
Regardez ceci : d’après la liste de référence, entre 2000 et 2008, trente-neuf nouvelles espèces de lémuriens ont été décrites, et neuf autres taxons sont redevenus valides. En 2010, on en comptait 101. Autrement dit : près de la moitié des espèces reconnues aujourd’hui n’existaient pas dans les livres au tournant du siècle.
On n’a pas découvert quarante-huit nouveaux animaux dans la forêt. On a fait de la génétique.
Ce qu’on prenait pour une espèce de microcèbe un peu variable s’est révélé être six espèces distinctes qui ne se reproduisent pas entre elles. Ce qu’on classait comme des « sous-espèces » de lémur brun est devenu un genre entier, Eulemur, avec ses frontières. Le régime alimentaire, le pelage, la répartition : tout ça se ressemblait. L’ADN, non.
Ça me plaît beaucoup, cette histoire. Elle dit qu’on regardait mal. Elle dit surtout qu’on regarde encore probablement mal aujourd’hui, et que quelqu’un, dans dix ans, redécoupera ce que je viens d’écrire.
Les deux extrêmes, pour situer
| Espèce | Poids | Ce qu’il faut savoir | |
|---|---|---|---|
| Le plus petit | Microcèbe de Mme Berthe (Microcebus berthae) | 30 grammes | Le plus petit primate du monde. Il tient dans une paume. En danger critique depuis 2020 |
| Le plus grand | Indri (Indri indri) | jusqu’à 9,5 kg | Presque pas de queue. Il chante, et ce chant s’entend à deux kilomètres |
Mme Berthe, primate le plus petit du monde, pèse 30 grammes. L’indri peut peser 9,5 kg. Un rapport de plus de trois cents entre les deux extrêmes d’un même infra-ordre — je ne connais pas beaucoup de groupes de mammifères qui font ça.
Entre les deux, tout le reste : les makis, les propithèques (dont le sifaka), les varis, les hapalémurs, l’aye-aye, les avahis, les lépilémurs. Le genre Eulemur à lui seul aligne le lémur fauve (Eulemur fulvus), le lémur à ventre roux (Eulemur rubriventer) et une dizaine d’autres que rien ne distingue au premier coup d’œil. Et l’immense famille des microcèbes, qui compte une bonne vingtaine d’espèces de lémuriens que personne n’arrive à séparer sur le terrain sans les capturer.
Moi comprise. Je le dis pour ceux qui pensent qu’on identifie un microcèbe à la jumelle. On ne l’identifie pas. On note la localité et on croit le catalogue.
Ce qu’ils mangent, et pourquoi ça décide de tout
J’allais sauter ce chapitre. C’est une erreur que je fais souvent : je trouve le régime alimentaire évident, et il ne l’est pas du tout. Il explique presque tout le reste — la taille, l’activité, le territoire, et jusqu’à la difficulté de les voir.
Le régime alimentaire des lémuriens est composé d’une variété de fruits, de feuilles, de fleurs, de nectar, d’écorce, de gomme d’arbre et, pour certains, d’insectes. Cette diversité n’est pas de l’éclectisme : c’est une répartition. Chaque espèce s’est spécialisée sur une ressource que les autres ne prennent pas.
Trois exemples qui m’ont marquée.
Le hapalémur mange du bambou. Le grand hapalémur (Prolemur simus), lui, mange les pousses de bambou géant — et ces pousses contiennent du cyanure à des doses qui tueraient un homme. Personne ne sait comment il le tolère. C’est une des questions ouvertes de la primatologie malgache, et elle m’empêche de dormir plus souvent que je ne l’admets.
Les varis mangent des fruits presque exclusivement. Résultat : ils dispersent des graines, et certains arbres de Madagascar n’ont qu’eux pour se reproduire. Quand le vari disparaît d’un massif, l’arbre suit, avec quarante ans de retard.
Les microcèbes, eux, mangent de la gomme et des insectes, ce qui les autorise à être minuscules — et à entrer en torpeur pendant la saison sèche, ce qu’aucun autre primate ne fait.
Retenez ça : quand la forêt se fragmente, ce n’est pas « les lémuriens » qui souffrent. Ce sont d’abord les spécialistes. Les généralistes tiennent. C’est pour ça que la liste des espèces de lémuriens menacées n’est pas répartie au hasard.
Ceux qu’on voit, et tous les autres
C’est la distinction qui compte vraiment quand on prépare un voyage. Lémuriens diurnes d’un côté, lémuriens nocturnes de l’autre, et un abîme entre les deux.
Le maki catta, l’exception qu’on a prise pour la règle
Le maki catta (Lemur catta) est le lémurien de vos écrans. Queue annelée noir et blanc, groupes bruyants, il pose au sol, en plein soleil, en tribu. Un dessin animé en a fait un roi.
Le problème, c’est qu’il n’est représentatif de rien.
La plupart des lémuriens sont arboricoles stricts, nocturnes, vivent seuls ou en très petits groupes, et sont bruns. Le catta est diurne, terrestre à ses heures, grégaire, spectaculaire et cantonné au sud aride. Il est l’exception qui a été prise pour la règle, parce qu’il est le seul qu’on photographie sans effort. Ce n’est pas sa faute. C’est juste dommage pour les cent autres.
Ah, et : le maki vari noir et blanc (Varecia variegata) est un autre animal. Le vari roux (Varecia rubra) encore un autre. « Maki » ne désigne rien de précis en français courant — c’est un mot-valise. Je l’utilise quand même parce que tout le monde l’utilise, mais je préfère quand vous savez.
Les nocturnes, ou pourquoi je passe mes nuits debout
C’est là que je travaille, et c’est là qu’il ne se passe presque rien.
Voilà ce à quoi ressemble une bonne nuit d’observation :
Une frontale à lumière rouge, parce que le blanc les éblouit. Trois heures de marche lente sur un layon détrempé. Le repérage se fait aux yeux — le tapetum lucidum renvoie le faisceau, deux points orange à douze mètres, et vous savez qu’il y a quelqu’un. Vous levez l’appareil. L’animal a disparu. Vous recommencez. Vers deux heures du matin, un avahi reste immobile assez longtemps pour trois images, dont deux sont floues. Vous rentrez content.
Six heures d’attente pour dix secondes. C’est le métier. Personne ne vous le vend comme ça, et pourtant c’est exactement ça — et ceux qui aiment ça le savent en une nuit.
L’aye-aye est le sommet de cette catégorie. Il m’a fallu quatre voyages pour le voir correctement, et je pèse ce mot : correctement. J’en ai fait un article à part, parce qu’il mérite mieux que trois lignes.
Où les observer, parc par parc
Les forêts tropicales de l’est n’abritent pas les mêmes espèces que les forêts sèches de l’ouest, ni que les épineux du sud. C’est le point que les itinéraires ratent le plus souvent : on ne « voit pas des lémuriens à Madagascar », on voit telle espèce à tel endroit.
Ce qui vous attend, selon où vous allez :
Andasibe-Mantadia, à l’est, pour l’indri. C’est le seul endroit où l’entendre, et l’entendre vaut le voyage à lui seul — un chant qui porte à deux kilomètres et qui ne ressemble à rien de mammifère.
Ranomafana, forêt pluviale du sud-est, la densité la plus honnête du pays : douze espèces sur un même massif, dont l’hapalémur, spécialiste du bambou.
Le parc national de la Montagne d’Ambre, au nord, à trente kilomètres de Diego Suarez : lémuriens couronnés, microcèbes, et le plus petit caméléon du monde en prime. C’est le plus accessible si vous êtes basé dans le nord de Madagascar.
Nosy Komba, près de Nosy Be : des macacos habitués, à portée de main. Trop, même. On vous tendra une banane. Faites ce que vous voulez de cette information — moi, je passe.
Isalo et le sud aride, pour le catta et le sifaka de Verreaux, en groupes, au sol, dans des canyons.
Berenty, dans l’extrême sud, la réserve historique où le catta a été le plus étudié au monde.
Et en parc animalier, en France ?
On me le demande, souvent sur un ton d’excuse, comme si c’était tricher. Ça ne l’est pas.
Plusieurs parcs animaliers français hébergent des espèces de lémuriens en programme d’élevage coordonné, et certains financent des projets de terrain à Madagascar. Vous y verrez des cattas, des varis, parfois des propithèques. Ce que vous n’y verrez pas : un animal en train de faire ce pour quoi il est bâti. Un vari en enclos ne disperse aucune graine.
Ma position, puisque vous la demandez : allez-y. Regardez. Puis lisez ce que le parc finance réellement, et sur quel terrain. C’est le seul critère qui vaille, et il se vérifie en cinq minutes.
Un guide local agréé est obligatoire dans tous les parcs nationaux malgaches, à tarif encadré par Madagascar National Parks. Je le précise parce qu’on me pose la question, et parce que c’est une bonne chose : ces guides voient des choses que je ne vois pas.
98 % menacés — et le chiffre a un sens précis
Ici je vais être sèche, parce que le sujet ne supporte pas l’ornement.
En juillet 2020, l’Union internationale pour la conservation de la nature a publié la révision complète des primates africains. Les chiffres :
| Statut sur la Liste rouge | Espèces |
|---|---|
| En danger critique d’extinction | 33 (31 % du total) |
| Menacées, toutes catégories | 103 sur 107 |
| Non menacées | 4 |
Quatre. Sur cent sept.
C’est le résultat de l’Union internationale pour la conservation de la nature — l’UICN — au terme d’une révision complète. Le WWF, qui suit les mêmes populations, arrive aux mêmes conclusions par d’autres chemins. Sur ce dossier, il n’y a pas de controverse scientifique : il y a un consensus et une inaction.
Deux espèces sont passées en danger critique cette année-là : le sifaka de Verreaux (Propithecus verreauxi) et le microcèbe de Mme Berthe. Les causes sont connues et documentées : la destruction de l’habitat naturel — les forêts tropicales de l’est, les forêts sèches de l’ouest — par l’agriculture sur brûlis, l’exploitation forestière pour le charbon de bois, et la chasse.
Ce qui rend la conservation des lémuriens si difficile tient en un mot : la période. Un indri met sept à neuf ans à se reproduire pour la première fois, et fait un petit tous les deux ou trois ans. Quand des populations comme celles-là baissent, elles ne remontent pas à l’échelle d’une politique publique. Leur comportement de reproduction, très lent, était une stratégie gagnante sur une île sans prédateur. Il est devenu un handicap en trente ans.
Sur ce dernier point, une étude publiée fin 2025 a mis un chiffre là où il n’y en avait pas. Quatre ans d’enquête, deux mille six cents personnes interrogées dans dix-sept villes : environ treize mille lémuriens sont abattus et consommés chaque année. La chasse est interdite depuis soixante ans. Le commerce se fait à 94,5 % en circuit fermé, entre fournisseurs et clientèle de confiance. Et la demande ne vient pas de la faim : elle vient de citadins aisés qui paient la viande de lémurien plus cher que le zébu.
Je n’ai rien d’intelligent à ajouter à ça.
Ce que je voulais vous dire
Un lémurien n’est pas mignon.
Je sais que le mot va vous venir, surtout devant un microcèbe. Il tient dans une paume, il a des yeux immenses, il fait exactement ce qu’il faut pour déclencher chez nous une réaction de tendresse parentale. Ce n’est pas un jugement moral de ma part, c’est un constat : nos cerveaux réagissent à des proportions, et les siennes cochent toutes les cases.
Sauf que cet animal ne fait pas ça pour vous. Il a des yeux immenses parce qu’il vit dans le noir. Il est minuscule parce que c’était la stratégie qui marchait. Il est en danger critique d’extinction, et il est en train de survivre — ce qui mérite un peu mieux qu’un adjectif de peluche.
Regardez-le comme ce qu’il est : le dernier représentant d’une lignée qui s’est diversifiée pendant des dizaines de millions d’années sur une île, sans témoin, et qui disparaît en trente ans sous nos yeux. C’est plus intéressant. Et c’est plus juste.
Questions fréquentes
Le lémurien est-il un singe ? Non. C’est un primate, mais du sous-ordre des strepsirrhiniens, quand les singes appartiennent aux simiens. La séparation est très ancienne. Il n’existe aucun singe à Madagascar : l’île n’en a jamais eu.
Combien existe-t-il d’espèces de lémuriens ? Environ 107 espèces vivantes, toutes endémiques de Madagascar. Le chiffre varie selon les sources (101, 107, 112) parce que la taxonomie bouge encore : près de la moitié des espèces reconnues ont été décrites entre 2000 et 2008, grâce à la génétique.
Quel est le plus petit lémurien ? Le plus grand ? Le microcèbe de Mme Berthe (Microcebus berthae), 30 grammes — c’est aussi le plus petit primate du monde. Le plus grand est l’indri (Indri indri), jusqu’à 9,5 kg.
Où voir des lémuriens à Madagascar ? Andasibe pour l’indri, Ranomafana pour la densité d’espèces, la Montagne d’Ambre au nord, Isalo et Berenty pour le maki catta, Nosy Komba pour des animaux habitués. Un guide local agréé est obligatoire dans les parcs nationaux.
Les lémuriens sont-ils dangereux ? Non. Aucun lémurien ne présente de danger pour l’homme. La question inverse est la vraie : 103 espèces sur 107 sont menacées d’extinction, et environ 13 000 individus sont abattus chaque année pour la consommation.
Peut-on avoir un lémurien comme animal de compagnie ? Non, et cette question mérite d’être posée franchement : la détention de lémuriens est illégale, y compris à Madagascar. Le trafic d’animaux de compagnie fait partie des menaces identifiées par l’UICN.